Choisir un carreau est la partie facile — la couleur, le format, l’aspect. Le carreleur, lui, regarde ce qu’il y a dessous. Un carrelage est un empilement de quatre couches — le support, la colle ou le mortier, le carreau, le joint — et chacune peut faire échouer les autres. Le carreleur les travaille de bas en haut ; les défauts, eux, apparaissent dans l’ordre inverse. On les prendra dans l’ordre du carreleur.

Le support : ce qu’il y a sous le carreau

Une chape de ciment, une dalle de béton, un ancien carrelage, un enduit mural, une cloison légère, un sol de terrasse exposé à la pluie : chaque support a ses exigences, et le carreleur commence par le vérifier. Est-il plan ? Un défaut de planéité se retrouve amplifié sous un grand format. Est-il sec ? Une chape encore humide, un mur qui remonte de l’eau font décoller la colle. Est-il stable et propre ? Une chape qui s’effrite, une peinture qui s’écaille, une poussière de chantier empêchent toute adhérence. Y a-t-il des fissures, des joints de dilatation à respecter, des pentes à créer vers une évacuation ?

Le carreleur qui trouve un support inadapté le dit avant de commencer : ragréage, primaire d’accrochage, reprise de chape, étanchéité sous carrelage dans une douche ou sur une terrasse, ou refus de poser tant que le support n’est pas sec. Poser sur un support douteux « parce que le client presse » garantit un retour dans l’année.

La colle et le mortier : le choix qui ne se voit pas

Colle à carrelage prête à l’emploi, mortier-colle à gâcher, mortier traditionnel, colle spécifique pour grands formats, pour l’extérieur, pour les pièces humides, pour un ancien carrelage : le produit se choisit selon le support, le carreau, le lieu et l’usage. Chaque produit a ses instructions du fabricant — préparation, temps ouvert, temps de séchage avant jointoiement et avant circulation — que le carreleur suit à la lettre, parce qu’elles varient d’un produit à l’autre et d’un climat à l’autre. Il n’existe pas de « bon » dosage universel ni de délai de séchage valable partout ; il existe la notice du sac.

L’encollage lui-même a ses règles : simple ou double encollage selon le format, peigne adapté, colle étalée sur une surface que l’on peut couvrir avant qu’elle ne fasse la peau. Un carreau posé sur une colle qui a commencé à sécher tient quelques mois.

Le carreau : format, calepinage, coupes

Le carreau apporte ses propres contraintes : sa taille, sa planéité, sa porosité, son épaisseur, la régularité de ses bords. Avant de poser, le carreleur calepine — il dessine la répartition des carreaux dans la pièce pour que les coupes tombent aux bons endroits, que les joints s’alignent d’une pièce à l’autre, que le motif soit centré là où on le verra. Un calepinage validé avec le client évite la découverte, le lendemain, d’une bande de trois centimètres le long du mur principal.

Les coupes se font à la carrelette ou à la scie à eau, avec des lunettes et, pour les coupes à sec, une protection contre la poussière de silice. Les carreaux d’un même lot se mélangent pour répartir les nuances ; un lot différent en cours de pose se voit à la lumière rasante pour toujours.

Le joint : la finition qui fait le carrelage

Le joint remplit l’espace entre les carreaux, absorbe les petits mouvements et empêche l’eau de passer. Sa largeur dépend du carreau et du lieu, son produit de l’usage — joint ciment, joint époxy pour les zones très sollicitées ou humides —, sa couleur du rendu voulu. Il se fait après le délai de séchage de la colle, se nettoie avant qu’il ne durcisse sur le carreau, et se complète, aux angles et aux jonctions, par des joints souples qui absorbent la dilatation. Un carrelage sans joint de dilatation sur une grande surface ou une terrasse au soleil soulève ses carreaux le premier été.

Les pièces humides et l’extérieur : deux cas à part

Une salle de bains, une douche à l’italienne, une cuisine de restaurant, une terrasse, un bassin ne se carrellent pas comme un salon. L’eau y passe, y stagne, y gèle parfois la nuit en altitude, y sèche au soleil ; le carreleur y ajoute une couche que le client ne verra jamais — une étanchéité sous carrelage, remontée sur les murs, raccordée aux évacuations — et des pentes qui conduisent l’eau là où elle doit aller. Il choisit des carreaux adaptés à l’usage — glissance, résistance au gel, porosité — et des joints qui tiennent l’humidité. Une douche carrelée sans étanchéité fuit chez le voisin du dessous ; une terrasse carrelée sans pente ni joint de dilatation se soulève. Dans ces deux cas, le carreleur qui accepte de « faire simple » pour tenir un budget sait déjà qu’il reviendra.

Le chantier, la poussière, les genoux

Le carreleur travaille à genoux, coupe des matériaux qui produisent une poussière nocive, manipule des sacs lourds et des produits chimiques. Le recueil de directives pratiques de l’OIT sur la sécurité et la santé dans la construction et ses points de contrôle ergonomiques donnent les mesures : genouillères, alternance des postures, manutention organisée, coupe humide ou aspirée, ventilation, gants pour les colles et joints. L’OMS rappelle que la sécurité chimique est une question de santé publique ; pour un carreleur, les résines époxy, les primaires et certains nettoyants en font partie, et se manipulent avec les protections que leurs étiquettes indiquent.

Le devis, surface par surface

Le devis d’une entreprise de carrelage s’exprime en surfaces — sols, murs, plinthes — et distingue la préparation du support, la fourniture éventuelle du carrelage ou sa pose seule, la colle et les joints, les coupes et finitions, l’étanchéité lorsqu’elle est nécessaire, l’évacuation des gravats. Il précise le format du carreau, parce que la pose d’un grand format ou d’une mosaïque ne coûte pas le même temps, et le type de pose — droite, diagonale, à motif. Il dit ce qui n’est pas compris : la dépose de l’ancien revêtement si elle n’est pas chiffrée, la reprise d’une chape défectueuse découverte en cours de chantier, les carreaux perdus par un choix de motif exigeant.

Le prix dépend du lieu, du support, du carreau et de la complexité ; le carreleur n’annonce pas un « prix au mètre carré » qui vaudrait pour tout. Il annonce une méthode de calcul, et il l’applique.

Réclamations : lire un défaut

Un carreau qui sonne creux, un joint qui se fissure, un carreau qui se soulève, une teinte qui varie, une pente qui renvoie l’eau au mauvais endroit : le carreleur sait lire ces défauts et en dire la cause — support, colle, délai, carreau, usage. Il distingue ce qui relève de sa responsabilité, ce qui relève d’un support qu’on lui a demandé d’accepter, et ce qui relève d’un usage — meuble traîné, choc, produit agressif. Une entreprise qui tient à sa réputation revient voir, explique, et reprend ce qui lui incombe — et elle garde, pour chaque chantier, une trace écrite de l’état du support constaté avant la pose, parce que c’est ce document qui permettra, un an plus tard, de dire à qui revient le défaut.

Dans le contexte africain

Ce qui distingue ce métier sur le continent tient d’abord au support : dans beaucoup de constructions, la chape est coulée par le maçon avec un dosage approximatif, sans temps de séchage suffisant, parfois sur une dalle qui remonte l’humidité du sol ; le carreleur arrive sur un support dont il ne connaît ni l’âge ni la composition, et c’est lui qui portera la réclamation si les carreaux se décollent. Vérifier la planéité, l’humidité et la cohésion de la chape avant de poser — et le dire par écrit — est, ici, la moitié du métier.

Le climat vient ensuite : chaleur qui accélère la prise des colles et raccourcit le temps de pose, humidité de saison des pluies qui ralentit le séchage, terrasses et cours exposées à des écarts de température qui dilatent les carrelages. Les notices des fabricants, écrites pour d’autres climats, ne suffisent pas toujours ; le carreleur adapte — travail aux heures fraîches, colle à temps ouvert plus long, joints de dilatation plus rapprochés — en s’appuyant sur ce qu’il a vu tenir.

Il faut ajouter que le carrelage est un signe de réussite sociale et l’un des premiers investissements d’un ménage qui construit ; le marché est immense et le métier largement informel, appris sur le tas. L’entreprise qui se distingue est celle qui prépare le support, calepine avec le client, respecte les délais de séchage et remet un devis écrit — et qui accepte de perdre un chantier plutôt que de poser sur une chape encore humide.

Ce que le client voit six mois après

Le jour de la livraison, le client voit un motif, des joints propres, une surface brillante. Six mois après, il voit ce que le carreleur a fait des couches invisibles : un sol qui ne sonne pas creux, des joints qui ne se fissurent pas, une douche qui ne fuit pas chez le voisin du dessous, une terrasse qui a passé la saison chaude sans soulever un carreau.

Le carreau était le choix du client ; le support, la colle et le temps étaient le métier du carreleur. C’est le second qui décide de ce que vaut le premier.