Parler deux langues ne fait pas plus un traducteur qu’avoir deux mains ne fait un pianiste. Le traducteur écrit, dans sa langue maternelle ou dominante, un texte qui dit ce que dit l’original — avec sa précision, son registre, ses sous-entendus — et qui se lit comme s’il avait été écrit dans cette langue. L’interprète, lui, restitue oralement, en temps réel ou presque, ce que dit une personne, dans un sens ou dans les deux. Le premier a un dictionnaire, des références, du temps, la possibilité de se relire ; le second n’a que sa préparation, sa mémoire et son sang-froid. Certains professionnels font les deux ; beaucoup n’en font qu’un, et le disent.
La traduction : un texte, une langue d’arrivée, un usage
La commande de traduction commence par trois questions. Quel texte : un contrat, une notice technique, un site web, un rapport annuel, un diplôme, un article de presse ? Chaque genre a ses codes et son vocabulaire, et un traducteur juridique n’est pas forcément un traducteur médical. Vers quelle langue, et pour quel lecteur : l’anglais d’un contrat pour un partenaire nigérian, celui d’un site pour des touristes, celui d’un article pour une revue scientifique ne sont pas le même anglais. Pour quel usage : un document destiné à une administration étrangère exigera peut-être une traduction assermentée ; un texte de travail interne se contentera d’une traduction fidèle sans formalité.
Le traducteur professionnel traduit vers sa langue dominante. Il pose des questions au client sur les termes ambigus, les sigles, les noms propres, le ton voulu. Il livre un texte relu, dans le format demandé, avec le cas échéant un glossaire des choix terminologiques. Il facture au mot, à la page ou au forfait, avec un délai qui dépend du volume et de la technicité — un traducteur qui promet vingt pages de contrat pour le lendemain matin livrera un texte non relu.
L’interprétation : consécutive, simultanée, de liaison
L’interprétation se décline en modes qui n’ont pas les mêmes exigences. En consécutive, l’orateur parle quelques minutes, l’interprète prend des notes, puis restitue ; c’est le mode des discours, des négociations formelles, des visites. En simultanée, l’interprète traduit pendant que l’orateur parle, en cabine avec un casque et un micro, ou en chuchotage pour une ou deux personnes ; c’est le mode des conférences, et il exige deux interprètes qui se relaient toutes les vingt à trente minutes, parce que la concentration ne tient pas au-delà. En liaison, l’interprète accompagne une conversation entre deux ou quelques personnes — une réunion d’affaires, une visite médicale, un rendez-vous administratif — et traduit dans les deux sens.
Le client doit fournir en amont tout ce qui aide l’interprète à préparer : ordre du jour, présentations, noms des participants, glossaire de l’entreprise, documents qui seront cités. Un interprète qui découvre en séance qu’il s’agit d’une négociation sur des concessions minières, avec son vocabulaire propre, fera de son mieux ; un interprète qui a reçu les documents la veille fera bien.
Ce que l’interprète n’est pas
L’interprète n’est ni le conseiller, ni l’avocat, ni l’allié de l’une des parties. Il traduit ce qui est dit, y compris ce qui est maladroit, agressif ou faux ; il ne corrige pas, ne résume pas de son propre chef, ne donne pas son avis. Si une partie lui demande « ne traduisez pas ça », il indique à l’autre partie qu’un propos ne lui a pas été destiné, plutôt que de devenir complice d’un secret. Cette neutralité est la condition de la confiance des deux côtés de la table.
Il n’est pas non plus un secrétaire, un guide ou un chauffeur — même si, sur une mission de plusieurs jours, il rend souvent des services qui dépassent son rôle. Ces services se négocient à part.
La traduction assermentée, la légalisation, l’apostille
Une traduction destinée à une administration ou à un tribunal — acte de naissance, diplôme, jugement, statuts de société, casier judiciaire — doit souvent être faite par un traducteur assermenté ou agréé, inscrit auprès d’une cour ou d’un ministère, qui certifie la conformité de sa traduction à l’original par son cachet et sa signature. Les modalités varient d’un pays à l’autre, et un traducteur assermenté dans un pays ne l’est pas automatiquement dans un autre.
La traduction assermentée ne suffit pas toujours : le document original ou la traduction peut devoir être légalisé — authentifié par une chaîne d’autorités — ou revêtu d’une apostille, quand les deux pays sont parties à la Convention de La Haye de 1961 qui la prévoit. Le traducteur compétent sait expliquer ces étapes au client, indiquer dans quel ordre les accomplir, et distinguer ce qui relève de lui (la traduction certifiée) de ce qui relève des administrations (la légalisation). L’acceptation du document par l’administration étrangère ne dépend pas de lui : seule celle-ci décide.
Le droit d’auteur et la confidentialité
Une traduction est une œuvre dérivée, protégée par le droit d’auteur au même titre que l’original, comme le rappellent les principes de l’OMPI ; la Recommandation de Nairobi de l’UNESCO sur la protection juridique des traducteurs insiste sur la reconnaissance de leur nom, sur des contrats écrits et sur une rémunération équitable. Concrètement, le contrat entre le client et le traducteur devrait préciser qui détient les droits sur la traduction et quels usages en sont permis — publication, diffusion, modification. Pour un document commercial interne, la cession des droits va de soi et se formalise en une ligne ; pour un livre ou un site public, elle mérite une discussion.
La confidentialité, elle, va dans l’autre sens : le traducteur et l’interprète voient des contrats, des comptes, des dossiers médicaux, des stratégies. Ils s’engagent, par écrit, à ne rien divulguer, et ils protègent les fichiers qu’ils reçoivent — un document envoyé sur une messagerie grand public ou traduit par un outil en ligne qui conserve les textes n’est plus confidentiel. Les données personnelles contenues dans un document traduit relèvent des lois de protection que la Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données a inspirées : le traducteur les traite pour la seule finalité de la traduction, puis les supprime.
Les outils et la traduction automatique
Les traducteurs professionnels utilisent des outils d’aide — mémoires de traduction, glossaires, correcteurs — qui garantissent la cohérence terminologique d’un document à l’autre. La traduction automatique a progressé et sert, pour des textes simples et sans enjeu, à comprendre de quoi il s’agit. Pour un contrat, une notice de sécurité, un site qui engage une marque, elle produit des textes plausibles et parfois faux, sans que le lecteur puisse le voir. Le traducteur honnête dit à son client quand la traduction automatique suffit, et quand elle est dangereuse — et il facture la révision d’une traduction automatique comme un travail à part entière, parce que c’en est un.
Dans le contexte africain
Dans un même pays, et souvent dans une même réunion, coexistent des langues officielles héritées — français, anglais, portugais, arabe — et des langues nationales parlées par la majorité : c’est la donnée de base du métier sur le continent. L’interprète de liaison qui travaille entre une équipe d’ingénieurs étrangers et des habitants d’un village, ou entre un médecin et un patient, ne traduit pas seulement des mots : il porte une consultation publique, un consentement médical, un accord foncier. La qualité de son travail a des conséquences directes sur des personnes, et ce marché — interprétation communautaire, judiciaire, médicale — est aussi important que celui des conférences, bien que moins visible et moins bien payé.
L’intégration régionale et continentale, elle, qui multiplie les besoins de traduction institutionnelle : organisations régionales, Union africaine, tribunaux communautaires, projets financés par des bailleurs qui exigent des rapports dans deux ou trois langues, entreprises qui s’étendent d’un espace linguistique à l’autre — du Sénégal au Ghana, du Cameroun au Nigeria, du Mozambique à l’Afrique du Sud. La Zone de libre-échange continentale ajoutera des contrats, des normes et des litiges à traduire. Les traducteurs et interprètes formés à ces domaines, avec un vocabulaire juridique et économique précis dans deux langues officielles, sont recherchés et rares.
Quant à la formation : quelques écoles et départements universitaires du continent forment des traducteurs et interprètes de conférence de haut niveau, et le reste de la profession s’est formé sur le tas, par la pratique et la lecture. Les associations professionnelles nationales, quand elles existent, commencent à définir des standards et des tarifs ; le marché reste largement informel, avec des « traducteurs » sans formation qui cassent les prix et des clients qui découvrent, au tribunal ou devant un partenaire étranger, ce que valait la traduction bon marché.
La traduction assermentée, ensuite, dépend de dispositifs nationaux très inégaux : listes d’experts près les tribunaux, agréments ministériels, ou absence de tout cadre. Le traducteur qui connaît précisément la procédure de son pays — et celle des pays de destination habituels de ses clients, pour les études à l’étranger, les mariages, les successions — rend un service que peu de gens savent rendre.
Le numérique, par ailleurs, a ouvert aux traducteurs du continent un marché mondial : plateformes, agences étrangères, clients à distance. Il les expose aussi à une concurrence mondiale et à la tentation de la traduction automatique revendue sans révision. Le professionnel qui se distingue le fait par une spécialisation — juridique, médicale, technique, minière, financière — et par une paire de langues où il est vraiment excellent, y compris quand l’une d’elles est une langue africaine.
S’établir : une paire de langues, un domaine
Le traducteur indépendant a besoin d’un ordinateur, d’outils d’aide à la traduction, de dictionnaires spécialisés et d’un statut qui permet de facturer ; l’interprète a besoin en plus d’une préparation physique à des journées longues, et, pour la simultanée, de l’accès à du matériel de cabine, généralement loué par l’organisateur. Les premiers clients viennent souvent d’un secteur que l’on connaît déjà — le droit, la médecine, l’ingénierie — et c’est ce secteur qu’il faut afficher.
Le site web du professionnel doit indiquer ses langues avec le sens de travail (vers laquelle il traduit), ses domaines de spécialité, les modes d’interprétation qu’il pratique, son statut d’assermentation le cas échéant et sa procédure de confidentialité. Il gagne à expliquer la différence entre traduction et interprétation, et entre traduction simple et assermentée : le client qui a compris commande mieux, et n’attend pas l’impossible.
La question qui évite les malentendus
« Ce document, qui va le lire, et pour en faire quoi ? » Un traducteur qui pose cette question avant de donner un prix vend le bon service : la traduction de travail, la traduction publiable, la traduction assermentée, la révision d’un texte existant, ou l’interprète pour la réunion où le document sera discuté. Celui qui répond un prix au mot sans la poser vend des mots — et le client ne saura qu’après s’ils étaient les bons.